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LA CHIRURGIE CARDIAQUE EST EN DEUIL


Le Professeur Daniel Guilmet, ancien Chef du Service de Chirurgie Cardio-Vasculaire de l’Hôpital FOCH à Paris est décédé le 8 septembre 2026.

Daniel Guilmet est né le 4 août 1932 en Indochine, alors colonie de la République où son père exerçait le noble métier de Professeur de Mathématiques. Il hérita de ce père, libre penseur affiché, outre une ressemblance physique étonnante, un certain positivisme, une totale indifférence pour le fait religieux, un sens certain de l’analyse et une grande perspicacité dans les matières techniques de son métier.


De retour à Paris en 1946, Daniel y poursuivit ses études au lycée Condorcet où il obtint le Baccalauréat sans difficulté et fut admis en classe de mathématiques supérieures. Il s’aperçut immédiatement que le prix à payer était de 20 heures de mathématiques et autant de physique par semaine et décida sur le champ avec un autre camarade et sous l’influence d’un professeur de sciences naturelles de s’inscrire au certificat de Physique, Chimie et Biologie, passage obligé alors, vers les études de médecine.


Il parcourut sans problème le cursus de la faculté de Médecine de Paris. Comme tous les étudiants de cette époque il prépara le concours de l’Externat des Hôpitaux de Paris, fut admis et put donc préparer le concours de l’Internat des Hôpitaux de Paris qu’il réussit en 1957.


Le voici donc Interne des Hôpitaux de Paris. Comme tous ceux auxquels s’est arrivé, il s’imaginait que la gloire allait le combler et que le monde entier n’attendait que lui. C’était évidemment très exagéré. La gloire fut au rendez-vous mais certes pas universelle. Quant au monde, pour le conquérir, encore aurait-il fallu qu’il parlât un minimum d’idiomes étrangers, ce qui, hélas, n’était pas le cas.


Et le chemin était encore long. Il lui fallut d’abord, comme beaucoup des jeunes français d’alors, participer à ce que, par un bel euphémisme, on appelait les « évènements » d’Algérie. Il y passa 24 mois.


A son retour il peut enfin commencer son Internat. Il goûte d’emblée à la chirurgie vasculaire puisqu’il a comme premier patron Jean FAUREL, chirurgien de grand talent, qui règne alors à Paris sur cette discipline. Je ne sais pas si le contact fut fructueux. Ce que je sais c’est que, FAUREL, convoqua un jour GUILMET et lui déclara tout de go qu’il lui fallait abandonner la chirurgie et se diriger vers une spécialité médicale car il n’était évidemment pas doué pour l’acte opératoire ni préparé à ce métier difficile et exigeant. Guilmet en fut évidemment très affecté mais, bien sûr, ne tint aucun compte de ce conseil douteux. Les milieux autorisés commencent à penser qu’il a peut-être eu raison !

 


L’internat se déroula sans histoire. Comme tout le monde Daniel GUILMET changea régulièrement de service et apprit la chirurgie auprès de maîtres plus ou moins compétents et prestigieux.


Il eut surtout la grande chance de terminer son internat à l’Hôpital Broussais dans le Service de Charles DUBOST, chirurgien de grande renommée, d’une intelligence fulgurante, d’une habileté exceptionnelle, et véritable créateur de la chirurgie cardiaque parisienne bien qu’il fût là en grande concurrence avec Jean MATHEY à Laennec.


Broussais, c’est le service où il fallait être passé si l’on voulait persévérer dans la spécialité et je
ne connais pas un chirurgien cardiaque parisien de ma génération ni de la précédente qui n’ait été interne chez DUBOST. Il va y rester ensuite comme Chef de clinique –Assistant jusqu’à la création du service de Foch en 1969. Il va y fréquenter Charles, bien sûr, mais aussi Philippe BLONDEAU, qu’il considèrera toujours comme son vrai maître, Claude d’ALLAINES, Armand PIWNICA, et d’autres jeunes chirurgiens comme Robert SOYER, Jean-Yves NEVEUX, Iradj GANDJBAKHCH et, bien sûr, Alain CARPENTIER qui, bientôt, comme lui, constitueront la fine fleur de la chirurgie cardiaque française et même internationale.


Mais aussi, pendant tout son internat, Daniel GUILMET s’enthousiasma pour la recherche expérimentale. Il est à bonne école car n’oublions pas que Charles Dubost est le premier chirurgien au monde à opérer avec succès un anévrysme de l’aorte abdominale.

 


C’est que tout ou presque est à inventer.
Il va donc se familiariser avec un grand nombre de procédés nouveaux et de techniques innovantes et mettre au point des techniques de sutures vasculaires fines et étanches qui feront l’objet de sa thèse et qui, entre autres qualités techniques, resteront toujours sa marque.


Les années de Broussais sont donc très fructueuses. Rapidement Daniel GUILMET apparaît comme un opérateur très doué et même aux yeux de Charles DUBOST, qui, peut-être parce qu’il n’apprécie guère son indépendance d’esprit, peut-être parce qu’il sent que, déjà, Napoléon couve sous Bonaparte, peut-être parce qu’il entrevoit chez lui un futur rival, ne lui manifeste guère d’amitié. Comme Charles DUBOST lui-même me le dira quelques années plus tard. Alors que mon internat terminé, je lui portais ma thèse, il me demanda où j’en étais de ma carrière. Je lui indiquai que j’étais depuis peu à Foch chez Daniel GUILMET. . Je vis une sorte de moue sur ses lèvres et une espèce d’ironie fugitive dans son regard tandis qu’il me dit « Ah ! C’est vrai, vous êtes là-bas !» « Remarquez, c’est bien. Vous allez bien apprendre votre métier. C’est probablement le meilleur chirurgien que j’ai vu depuis longtemps ». DUBOST ne pouvait guère pardonner à celui qui l’avait quitté pour créer un autre centre de chirurgie cardiaque. Mais pour ce qui était d’apprendre mon métier, je peux maintenant dire qu’il avait eu raison.


Déjà, le talent de Guilmet commence à donner sa mesure. Plus même que sa mesure et c’est ainsi qu’en 1966, à 34 ans, âge auquel nous commençons pour la plupart à être indépendants, Daniel Guilmet va réaliser le premier remplacement en Europe de toute la crosse de l’aorte, en appliquant la technique originale décrite deux ans auparavant par un chirurgien de Pékin.


C’est aussi ainsi qu’en 1968, ayant suivi l’émergence puis le développement spectaculaire des pontages coronaires aux USA, et devant la pusillanimité des cardiologues parisiens qui ne pratiquent toujours pas de coronarographies, il va joindre son talent à celui de son ami, Alain SISTERON, chirurgien lyonnais de grand talent, pour réaliser les trois premiers pontages coronaires en France. Il commence à en tirer une certaine gloire publique puisque la chose est l’objet d’une diffusion par l’AFP.


Mais Broussais lui pèse. Il est un esprit indépendant, il n’a que 36 ans mais il veut être maître chez lui. L’occasion qui s’offre est trop belle. L’hôpital Foch, établissement de statut privé géré par la caisse de prévoyance de la SNCF veut créer un service de chirurgie cardiaque. Daniel GUILMET saute sur l’aubaine. Il en profitera, quitte à ne pas être nommé Professeur Agrégé comme l’en a menacé Charles DUBOST.


Le service est officiellement créé en Octobre 1969 dans l’enthousiasme.


Et c’est en 1971 que Daniel GUILMET avec Iradj GANDJBAKHCH, Claude RENNER un ami cardiologue et un ancien malade, créent « l’Association pour le Développement et l’Amélioration des Techniques de Diagnostic et de Traitement des Maladies Cardio-vasculaires », titre rapidement abrégé en ADETEC. Le but de cette création, est au départ quelque peu égoïste. Il s’agit en effet de trouver des fonds pour permettre de financer l’acquisition de certains matériels relativement onéreux que l’hôpital refuse de mettre à son budget, ou de financer quelques modestes recherches dans le petit laboratoire de chirurgie expérimentale du service et, ainsi, de mettre un terme ou, en tout cas, de réduire, l’aide demandée pour ce faire, à l’industrie biomédicale, aide qui, on s’en doute, n’était pas toujours dénuée d’arrières pensées.


Mais une idée à la base de cette création est originale pour l’époque et va se montrer efficace et fructueuse : celle d’y associer les opérés du service et leurs proches en leur décrivant l’association, ses buts, ses principes, et en leur proposant d’y adhérer ou de faire un don.


Vous connaissez la suite puisque, plus de cinquante ans plus tard, l’ADETEC est toujours présente et active.


L’activité du service se développe rapidement. La réputation chirurgicale de Daniel GUILMET s’est définitivement affirmée et les cardiologues l’apprécient grandement. Elle s’appuie de plus sur le renom de l’Hôpital Foch, qui à cette époque, représente sans conteste ce que l’on fait de mieux comme établissement hospitalier dans la région parisienne. Les internes choisissent le service et nombreux sont les actuels professeurs, doyens, président d’université même, qui y sont passés.


Deux internes, attirés par cette réputation grandissante, vont y rester.


L’un arrive en Avril 1974. Il est en fin de 3ème année d’internat, il vient de passer un an à Laennec après avoir passé 6 mois chez Cabrol à la Pitié et quelques semestres dans d’autres services. Il n’est pas un foudre de guerre, mais il est sympathique, quelquefois drôle, travailleur et dévoué : c’est moi. Je suis censé partir faire carrière chez CABROL mais, de son fait, ce projet capote brutalement. Au début, je lui en ai beaucoup voulu. Mais je me suis rapidement aperçu qu’il m’avait rendu le plus grand service possible. Car Daniel GUILMET, en mal d’assistants accepta de me prendre, sans enthousiasme certes, mais avec beaucoup de gentillesse


L’autre arrive 6 mois plus tard. Il est Interne de province mais on le lui pardonne. Il est tout le contraire du précèdent. Il a 4 ans de moins, il est charmeur, célibataire, séducteur, plein d’humour et de finesse, et qui plus est, va se révéler un interne brillant et, aux dires mêmes de GUILMET, qui n’a jamais été prodigue de compliments, un chirurgien très doué. Il s’appelle Bertrand GOUDOT. A la fin du semestre Daniel GUILMET lui propose de rester comme assistant. Il accepte, bien sûr.


C’est ainsi que GOUDOT et moi nous sommes connus, nous sommes appréciés et avons lié une amitié indéfectible et qui dure encore. Ainsi chacun trouva sa place, lui, chirurgien né, dans une importante activité opératoire publique, puis privée, moi dans une activité opératoire moindre mais dans le développement d’une large activité de publication et d’enseignement, nationale et internationale.


En 1990, Gilles DREYFUS, jeune et fringant chirurgien qui avait été interne dans le service puis chef de clinique à Broussais auprès d’Alain CARPENTIER rejoignit l’équipe. Il fut rapidement nommé professeur agrégé ce qui renforça le caractère universitaire du service.


Parallèlement, l’activité de chirurgie vasculaire du service dont Daniel GUILMET avait la charge depuis le début s’était largement développée. Des internes talentueux et que cette discipline intéressait beaucoup s’y consacrèrent tout spécialement puis purent obtenir le statut d’assistants. C’est ainsi que successivement Claude LAURIAN, Thierry RICHARD, puis Alain PIQUOIS assurèrent cette fonction avec brio et lui conférèrent dans l’hôpital un statut qui les honore.


Bien entendu les chirurgiens s’appuyèrent tout au long de ces années sur des réanimateurs de grande qualité dont la compétence, la détermination, le dévouement, les bonnes idées ont souvent permis de résoudre des situations difficiles, d’améliorer nos façons de faire.


Sachez seulement que cette équipe stable, cohérente oeuvra solidairement pendant près de trois décennies. Chacun y apporta la contribution de sa personnalité, de sa compétence, de sa volonté. Et nous fumes rapidement ressentis dans le microcosme comme une équipe très solidaire, amicale, familiale presque. Et la réputation du service, petit par la taille mais grand par son activité devint bientôt importante. Ceci, tout particulièrement, pour ce qui concernait la chirurgie de l’aorte et des gros vaisseaux.


La personnalité du Patron y était pour beaucoup. Car la simplicité était l’une de ses marques.


Simplicité de la chirurgie où l’on va toujours et rapidement à l’essentiel pour faire «la bonne opération tout de suite ».


Cette simplicité, cependant, n’était jamais du simplisme. Les choses étaient faites comme elles devaient l’être sans raccourci douteux ni négligence scabreuse. Quand un geste était fait, il n’était pas besoin de le reprendre. Si bien que, alors que Daniel GUILMET, en tant qu’opérateur, n’avait pas des gestes particulièrement rapides, la chirurgie l’était car on ne refaisait pas deux fois les choses.


Mais surtout Daniel GUILMET a des idées originales. Il a une formidable clairvoyance et un sens aigu de ce qui va fonctionner et les grandes idées techniques qu’il suggère ou élabore se révèlent efficaces et reproductibles.
Ainsi de l’utilisation de la colle biologique pour renforcer les sutures dans cet accident terrible qu’est la dissection aiguë de l’aorte. Guilmet la découvre par hasard en visitant un de ses amis chirurgien digestif qui l’utilisait pour faire l’hémostase d’hépatectomies partielles.


Il a immédiatement l’idée de l’utiliser pour renforcer les sutures dans les dissections aigues. L’expérimentation animale menée par Claude LAURIAN, Frédéric GIGOU, et Olivier BICAL va confirmer le bien-fondé de cette idée.
Le premier malade est opéré ainsi le 11 janvier 1977. Onze patients sont opérés la même année, la mortalité hospitalière passe de 46% à 9%.


Malheureusement cette technique sera décriée à la suite de quelques publications, principalement japonaises, dont on pouvait discuter la pertinence, et ne sera pas diffusée aux Etats-Unis. Elle va donc être lentement mais sûrement abandonnée.


Mais Daniel Guilmet va se rattraper.


En 1975, Randall Griepp , alors chirurgien à Stanford, publie une étude expérimentale de grande importance dans laquelle la crosse de l’aorte est remplacée sous arrêt circulatoire complet en hypothermie profonde. Cette technique va rapidement être adoptée et s’étendre dans de très nombreux centres. Ainsi pendant plusieurs années la chirurgie concernant la crosse de l’aorte sera pratiquée selon cette technique..
Devant ces résultats Daniel Guilmet pense, dès 1986, que lorsque l’on doit exclure la circulation cérébrale pour remplacer la crosse de l’aorte., on pourrait perfuser le cerveau dans le sens physiologique en hypothermie profonde (12°C) à travers les artères carotides, en maintenant le reste du patient en hypothermie modérée (25°C), C’est ce que nous avons appelé « The Cold Cerebroplegia » La mortalité passe de 26 à 11% et le taux d’accidents neurologiques graves s’établit à 3%.


Et même lorsque les idées ne sont pas siennes, Guilmet sait voir dans les innovations proposées celles qui ont un avenir. C’est ainsi qu’à Paris Il est le premier à réaliser dès 1994 des remplacements complets de la racine aortique avec conservation de la valve naturelle selon les techniques proposées quelques années auparavant par Tyrone DAVID au Canada et Magdi YACOUB en Grande Bretagne.


Ainsi on peut dire que ce service, petit de taille, était grand de qualité et que, sans avoir l’air d’y toucher, on y faisait avancer la chirurgie cardiaque et la prise en charge des affections les plus sévères.


Néanmoins, il est des domaines où les lacunes de Daniel GUILMET, pour ne pas dire plus, furent aussi flagrantes qu’étonnantes. Ce fut, en particulier, la pratique des langues étrangères


Cette lacune, dommageable en soi sur le plan des relations sociales, aurait pu avoir des conséquences professionnelles plus grandes. Elle l’empêcha, en effet, de participer comme il aurait pu ou aurait dû aux grands congrès internationaux et d’y faire valoir les idées qui étaient les siennes. Daniel GUILMET publia beaucoup, mais en français et l’on sait que ceci est un handicap majeur dans la diffusion des sciences et des techniques.


Mais heureusement pour lui, pour son école et pour le rayonnement de ses idées, Daniel GUILMET n’était ni prétentieux, ni autoritaire, ni jaloux, ni mesquin. Il laissa donc ses assistants, synthétiser les choses, colliger les données, publier toutes ces techniques et tous ces résultats dans la meilleure presse scientifique internationale, ce qui permit de les faire connaître partout et de diffuser la pensée Fochienne.


Vous avez compris que, comme dit l’opérette, « nous avons fait un beau voyage ».


Daniel GUILMET fut notre Maître. Il nous a appris le métier, et, je crois, nous l’a bien appris. Comme un maître artisan apprend à ses compagnons. C’est que la chirurgie voyez-vous, contrairement à un poncif trop souvent entendu, n’est, ni un art ni une science. Elle est une technologie nourrie, comme toutes les technologies, de science qu’elle applique. Elle s’apprend, donc, comme l’ébénisterie, la cuisine savante, la mécanique ou l’informatique et se transmet ainsi.


Avoir reçu cette transmission d’un grand professionnel est une chance. Avoir fait fructifier ce savoir est un honneur. Le transmettre à d’autres est un devoir. C’est ce que Daniel Guilmet et son service ont tenté de faire avec succès.

 

Dr Jean Bachet

 

 

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